Newsletter ETM 13 – 2020 : comment nous en sommes (nous) sortis ?

2020 : un changement systémique
Jusqu’à l’an dernier, comme les changements auxquels nous étions confrontés s’enchaînaient à un rythme soutenu, nous avions l’impression de (devoir) nous adapter en permanence. Nous reconnaissions plus ou moins leur nécessité et les menions avec plus ou moins de facilité et d’agilité ; bon gré mal gré, nous nous y engagions avec force argumentation et motivation, en tâchant de préserver, dans notre vie personnelle, les repères et satisfactions susceptibles de contrebalancer ou de stimuler ces changements incessants. Mais 2020 a fait exploser la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle : cela a profondément impacté non seulement notre façon de travailler, mais aussi notre façon de vivre au plus profond de notre intimité. La crise est systémique.

La distance a volé en éclats
Pour nous, consultants ou coachs, dont le métier est d’accompagner les entreprises et leurs collaborateurs dans des phases de transformation, la distance que nous gardons par rapport au changement vécu par ces entreprises et ces collaborateurs est d’ordinaire le gage de notre neutralité et de l’efficacité de nos interventions.
Bien sûr, jusqu’à récemment, nous vivions déjà dans le même monde que nos clients et étions donc concernés par les mêmes changements : révolution numérique, réorganisation, rachat de structures, productivité, synergies… Mais jamais nous n’avions été perturbés, d’une part, avec une telle intensité dans la sphère professionnelle comme dans la sphère privée et, d’autre part, en même temps que nos clients, au moment-même où nous intervenions.
Cette année, nous avons subi tout comme nos clients : sidération, peur face à la maladie pour nous-mêmes et nos proches, mise en pause puis réorganisation de l’activité pour passer du présentiel au distanciel, transformation de nos logements en bureaux plus ou moins improvisés, intrusion du professionnel dans le personnel et inversement, perte de lien social avec nos managers, nos collègues, nos collaborateurs, nos réseaux, chute d’activité, incertitude quant à l’avenir de nos structures, et beaucoup d’autres choses encore. L’environnement est devenu poreux et les émotions ont pris le pouvoir : incompréhension, frustration, peur, colère, solidarité, et parfois des sentiments moins avouables, tels que : « À quoi bon y retourner ou en faire plus ? » ou bien « L’essentiel est ailleurs ! » Mais, fait sans précédent, nous avons vécu en simultané ce que vivaient nos clients : le « médecin » devait intervenir sur un malade pour un mal dont il souffrait lui-même. La distance nécessaire au discernement et à la juste posture a été bien mise à mal.

Il nous a fallu retrouver une marge de manœuvre pour réinstaller une distance salutaire
Pour pouvoir continuer à accompagner nos clients, nous avons dû faire face, reprendre la main et rebondir, en réinvestissant la marge de liberté qui seule nous appartient : aménager nos prestations (malgré la frustration du distanciel dans l’accompagnement personnalisé), en créer de nouvelles (sans céder aux sirènes opportunistes), intensifier le lien avec nos clients (en allant au cœur de l’humain indépendamment du business), être davantage à l’écoute (des craintes, des plaintes, des détresses, des joies…), prendre des décisions parfois radicales (déménagement, réduction de budgets…).
Mais aussi et peut-être surtout puiser dans nos ressources personnelles, émotionnelles, spirituelles pour « être en contact avec nous-mêmes » afin de pouvoir « être avec » les autres. Car dans nos métiers, nous ne pouvons faire avancer les autres plus loin que là où nous en sommes nous-mêmes, c’est-à-dire là où nous contactons nos valeurs essentielles. Empathie et juste distance, telle a été la délicate équation de 2020.

Les valeurs en partage
Jamais autant que cette année, nous n’avons senti l’absolue nécessité de vous écrire pour partager nos perceptions, nos réflexions, nos valeurs. Au fil de nos News de l’année, nous avons essayé de prendre de la hauteur avec un regard parfois décalé sur le rôle des managers, des DRH. Merci de nous avoir lus !
Cette année plus que tout autre, nous avons cherché ce difficile équilibre entre « tenir bon » et « lâcher prise » ; « accepter » et « agir » ; « abandonner » et « construire » ; « gagner sa vie » et « ne pas perdre son âme ».

Et vous : quelle marge de manœuvre, quel espace de liberté, quelle prise de hauteur vous êtes-vous accordés pour sortir de cette crise subie ? N’hésitez pas à nous écrire… nous serons heureux de vous lire !

Pour aller plus loin…

“Lettres à un jeune poète” (avec les lettres de Franz Xaver Kappus) – de Rainer Maria Rilke
Traduit par : Sacha Zilberfarb, Editions Seuil

Un élève officier de l’armée austro-hongroise, aspirant écrivain, adresse ses tentatives poétiques à Rainer Maria Rilke et sollicite son avis. De 1903 à 1908, en quelque dix lettres, le jeune homme, alors à la croisée des chemins, hésitant entre la voie toute tracée de la carrière militaire et la solitude aventureuse de la vie d’écrivain, confie à son aîné admiré ses doutes, ses souffrances, ses émois sentimentaux, ses interrogations sur l’amour et la sexualité, sa difficulté de créer et d’exister. Le poète lui répond. Une correspondance s’engage. Refusant d’emblée le rôle de critique, Rilke ne dira rien sur ses vers, mais il exposera ce qu’implique pour lui le fait d’écrire, de vivre en poète et de vivre tout court.