Newsletter 69 – Préserver notre santé psychique au travail : une responsabilité à partager ?

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sante psychique

 

Voici deux siècles et demi que Le Bourgeois gentilhomme de Molière fait rire quand il découvre qu’il « fait de la prose sans le savoir ». Monsieur Jourdain n’a pas tort : qu’il s’agisse d’un bien ou d’un mal, savoir qu’il existe et le nommer, ça change tout. Il en va ainsi de la « souffrance au travail ».

Pourtant… Esclaves antiques, serfs féodaux, ouvriers miséreux de la prime ère industrielle, soldats chair à canon ou mères de famille nombreuse au foyer, nos ancêtres n’ont guère été épargnés. Mais ce n’est que depuis les années 1980 que la souffrance au travail est devenue un sujet public, mobilisant les RH pour prévenir désormais les Risques Psycho-Sociaux (RPS) et leurs entreprises pour qu’elles assument dorénavant leur Responsabilité Sociétale (RSE).


Malgré les incontestables progrès accomplis, douze milliards de journées de travail sont perdues chaque année, selon l’OMS, du fait de la dépression et de l’anxiété. Santé publique France indique qu’en 2024, près d’un adulte sur six a traversé un épisode dépressif caractérisé et que plus de la moitié d’entre eux n’ont pas consulté de professionnel. D’après Malakoff Humanis, l’absentéisme concerne 42 % des salariés du secteur privé, avec une progression notable des arrêts longs liés à des troubles psychologiques.

En matière de souffrance au travail, que se passe-t-il au juste ? Serions-nous devenus plus vulnérables que nos aînés, au sein d’entreprises secrètement plus cruelles ? Il semble que ce mal social résulte plutôt de notre individualisme de masse : on est certes libéré de la coercition des anciens groupes sociaux, mais d’autant plus exposé à l’isolement psychique.

La nouvelle injonction de devenir soi-même

Le sociologue Alain Ehrenberg présida, à sa création en 2016, le Conseil de la Santé mentale, devenue depuis grande cause nationale en 2025.

Interviewé le 12 décembre 2016 par Libération, il explique que « l’extension de la souffrance psychique est l’expression des changements dans nos manières d’agir en société qui se sont progressivement instituées à partir du tournant des années 70 : valorisation forte de la liberté de choix, de l’initiative individuelle, de l’innovation et de la créativité, de la transformation de soi, etc. Tous ces idéaux placent l’accent sur la capacité à agir de l’individu. (…) Comment protège-t-on les gens dans le monde de la flexibilité et de la globalisation ? La santé mentale est sans doute l’épicentre de cette question via la souffrance sociale : celle-ci est attribuée aux exigences excessives que l’autonomie fait peser sur l’individu. Il y a également des enjeux plus spécifiques : avec les problématiques capacitaires, les métiers et les pratiques ont connu des recompositions parfois dramatiques et ont suscité toutes sortes de tensions et de frustrations.»

Si on ne peut que se féliciter du holà mis aux abus de certains management toxiques, on peut aussi s’interroger. Bien que, du fait de l’évolution des mentalités, l’entreprise ait renoncé à son précédent mode d’organisation qui était fondé sur la culpabilité et la discipline, de nouveaux malaises apparaissent. Ils seraient le fruit de l’injonction que l’époque nous impose : sois autonome et développe par toi-même ton être singulier en réussissant tout : la bonne forme de ton corps, ton épanouissement sentimental et familial et le succès de ta carrière ! »

Dès lors, tentons de faire la part des choses : pour endiguer la souffrance au travail, qu’est-ce qui revient à l’entreprise et qu’est-ce qui revient à chacun d’entre nous ?

 

Les nouveaux devoirs d’accompagnement de l’entreprise

En passant, comme le dit Béatrice Appay (sociologue spécialiste de l’apprentissage), « de l’autonomie émancipatrice à l’injonction d’autonomie » qui isole en privant des anciens liens sociaux, on a alourdi la charge, comme l’a montré l’expérience du télétravail pendant la Covid 19.

Par ailleurs, user de sa marge d’autonomie au travail rend nécessaire, face aux obstacles, de savoir aussi négocier avec son manager lui-même devenu négociateur, autrement dit de faire preuve d’une assertivité qui n’est pas donnée à tout le monde. Les causes de la souffrance psychique au travail sont multiples : organisationnelles, relationnelles, personnelles. Elles appellent à une attention sérieuse et les entreprises qui s’en saisissent font œuvre utile.

Reste à penser la nature et les contours de cette attention : suffisamment présente pour ne laisser personne seul face à une difficulté réelle, mais aussi suffisamment mesurée pour ne pas aborder chacun comme s’il avait forcément besoin d’être pris par la main.

Accompagner, c’est reconnaître que le travail s’inscrit dans un contexte humain, avec ses variations, ses moments de tension, ses passages périlleux. C’est ajuster une charge lorsque c’est pertinent, faciliter un retour après un arrêt, orienter vers des ressources adaptées quand la situation le requiert.

C’est, en somme, créer un environnement où le collaborateur peut s’appuyer sur un cadre soutenant tout en mobilisant ses propres ressources.

 

Accompagner sans se substituer

Pour autant, l’entreprise n’a pas à absorber ni à traiter l’ensemble des difficultés de ses collaborateurs.

Si attentive soit-elle, l’organisation n’a ni la mission ni les moyens de jouer le rôle d’espace de soin permanent. À vouloir trop bien faire, elle courrait le risque d’envoyer implicitement un message vicié, selon lequel elle ne ferait pas confiance à la capacité de chacun à traverser les difficultés.

Car travailler implique un effort ; progresser suppose d’accepter une part de tension ; assumer des responsabilités génère une charge mentale.

Ces réalités ne sont pas des anomalies, mais des composantes du travail, et la plupart des collaborateurs disposent de leurs ressources propres pour y faire face.

Une sollicitude excessive peut donc, sans le vouloir, fragiliser le sentiment de compétence qu’on cherchait précisément à préserver et valoriser.

 

À chacun sa part

La responsabilité de l’entreprise est claire : prévenir les risques, veiller aux conditions de travail, proposer un cadre où l’écoute est possible et les ressources accessibles. Ces obligations sont réelles, non négociables, et aucun discours sur l’engagement individuel ne saurait les relativiser. Mais cette responsabilité collective trouve son complément — et non son contraire — dans l’engagement de chacun à constituer son propre équilibre.

Reconnaître ses signaux d’alerte, poser ses limites, demander de l’aide si nécessaire, assumer ses choix : autant de gestes qui appartiennent à l’individu et qui, loin de dédouaner l’entreprise, lui permettent d’ajuster son soutien au plus juste. Et, en bonne autonomie, oser demander de l’aide ailleurs, à notre époque qui a enfin banalisé le soutien psychologique extérieur.

 

Mieux apprécier à quoi on consacre son temps

Ne surévaluons-nous pas l’incidence des organisations collectives dans nos vies, alors qu’on n’y passe qu’une minorité de notre temps ?

Certains instituteurs doivent aujourd’hui rappeler aux parents d’élèves turbulents que, leurs enfants ne vivant qu’un dixième de leur vie à l’école, la charge éducative ne revient pas en priorité aux enseignants…

De même l’entreprise, en principe, ne consomme qu’un tiers du temps de ses collaborateurs. La souffrance qu’on y éprouve ne vient-elle vraiment que d’elle ? Veillons-nous assez à l’ensemble de nos équilibres professionnel, privé et personnel, en ce monde numérisé où tant laissent les écrans dévorer leur temps ? Développons-nous assez de nouveaux liens d’appartenance, dans l’entreprise et ailleurs, pour parer au risque de la souffrance sociale ?

 

Et vous ? Quel poids avez-vous donné à votre entreprise dans l’évaluation de la qualité de votre vie et savez-vous le relativiser ? Comment vivez-vous ce nouveau devoir d’autonomie qui fait progresser mais parfois sur-responsabilise et isole de façon dommageable ? Et ce devoir de tout réussir qui est dans l’air du temps soumis à l’individualisme de masse, selon lequel vous devez « développer votre être » plutôt que servir divers collectifs qui soutiennent en retour comme jadis ? Parvenez-vous à discerner ce qui fait sens pour vous, à hiérarchiser vos priorités pour gérer votre énergie en conséquence, à ménager vos domaines de ressourcement, de façon à vous créditer de pouvoir surmonter les difficultés ?

 

 

Pour aller plus loin…

la société du malaiseLa Société du malaise, de Alain Ehrenberg, 2012, Odile Jabob, 527 p.

L’émancipation des mœurs, les transformations de l’entreprise et celles du capitalisme semblent affaiblir les liens sociaux ; l’individu doit de plus en plus compter sur sa « personnalité ». Il s’ensuit de nouvelles souffrances psychiques qui seraient liées à la difficulté à atteindre les idéaux qui nous sont fixés. Cette vision commune possède un défaut majeur : elle est franco-française.

Comment rendre compte de la singularité française ? Et que signifie l’idée récente que la société crée des souffrances psychiques ? Croisant l’histoire de la psychanalyse et celle de l’individualisme, Alain Ehrenberg compare la façon dont les États-Unis et la France conçoivent les relations entre malheur personnel et mal commun, offrant ainsi une image plus claire et plus nuancée des inquiétudes logées dans le malaise français.

 

fatigue soiLa Fatigue d’être soi. Dépression et société, de Alain Ehrenberg, 2020, Odile Jabob, 414 p.

Fatigue, inhibition, insomnie, anxiété, indécision : la plupart des difficultés rencontrées dans la vie quotidienne sont aujourd’hui assimilées à de la dépression.

Pourquoi ce « succès » de la dépression ? Croisant l’histoire de la psychiatrie et celle des modes de vie, Alain Ehrenberg suggère que cette « maladie » est inhérente à une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline, mais sur la responsabilité et l’initiative ; elle est la contrepartie de l’énergie que chacun doit mobiliser pour devenir soi-même.

Et si la dépression était surtout le révélateur des mutations de l’individu ?