Newsletter 75 – Est-ce la rentrée de Sisyphe et faut-il vraiment recommencer ?

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C’est moins au Nouvel An qu’à la rentrée de septembre qu’il nous faudrait prendre de bonnes résolutions. Mieux aurait valu se les forger avant de partir en vacances, au bénéfice d’un bilan précis de l’année écoulée. A-t-on atteint ses objectifs et, si non, ceux-ci étaient-ils raisonnables, avec un appui suffisant de l’entreprise ? A-t-on essuyé des critiques et, pour celles qui étaient pertinentes, comment s’améliorer ? Quel est le réel état de santé de sa boîte et quelles perspectives profile-t-il ? Sur quelles voies nouvelles peuvent ouvrir les succès qu’on a personnellement remportés ? Et notre fameux équilibre entre vie pro et vie perso, était-il optimal ?
À l’heure de la coupure estivale, les sujets de réflexion ne manquaient donc pas, mais on a alors préféré s’évader parce qu’« on n’en pouvait plus »… À la rentrée, tout pousse donc à recommencer à l’identique, au risque de devenir tel Sisyphe poussant son rocher en haut d’une montagne d’où il retombe inexorablement.

 

Faire son examen de motivation

Notre job est aussi un espace de sociabilité qui nous déconfine de la vie privée et de son entre-soi. Une fois passé le plaisir de retrouver ses collègues avec qui on échange forcément sur ce que furent les congés de chacun, il faut vite retourner à l’établi. S’en sent-on la force, dispose-t-on de l’énergie requise, mise-t-on sur une nouvelle dynamique positive ? Il se peut qu’on souffre du sentiment que l’efficacité s’est érodée, puisque nous poussons toujours le même rocher sans jamais atteindre le sommet qui signalerait un réel accomplissement. L’entreprise veille-t-elle assez à ce que ce rocher ait plus de sens pour qui le pousse, chacun à son poste ?
Comme la rentrée des classes ou des politiques, celle des entreprises est un thème « marronnier » qui revient tous les ans, à en croire la floraison d’articles en ligne sur le sujet en septembre. La presse économique et les cabinets de conseil prodiguent maintes recommandations pour partir d’un bon pied, rappelant les fondamentaux d’un management motivant… Mais les collaborateurs apportent-ils du crédit à ce qui est organisé à leur retour pour déjouer leur syndrome de Sisyphe ?

 

L’incubateur des « à quoi bon… »

Ils ont plutôt le sentiment qu’on prend les mêmes et qu’on recommence, même quand l’entreprise annonce des changements, toujours vantés comme indispensables. Réunions de lancement, plans d’action, objectifs redéfinis sont souvent vécus comme de rituels faux-semblants. C’est que, quelques jours plus tard pour les uns, quelques semaines pour les autres, le quotidien reprend ses droits.
Le phénomène est mesuré. Le cabinet Gartner suit la disposition des salariés à soutenir les changements engagés par leur organisation : elle s’élevait à 74 % en 2016, elle était tombée à 43 % en 2022. Dans le même intervalle, le nombre de changements planifiés vécus par un salarié moyen est passé de deux à dix par an. Le rythme a quintuplé, la faculté d’y adhérer s’est réduite de moitié. Multiplier les transformations épuise, c’est un fait établi. Mais multiplier des transformations sans résultats atteste d’une inertie qui n’inspire que des « à quoi bon… », parce qu’on reconnaît des démarches déjà vainement tentées et qu’on dote juste d’un nouvel intitulé. On ne peut pas demander aux individus de croire en une efficacité que leur expérience dément.

 

La question du mandat

Reste à savoir qui peut interrompre ce cycle. La fonction RH occupe ici une position paradoxale : rarement prescriptrice du calendrier des transformations, elle est pourtant tenue d’en amortir les impacts négatifs. Elle accompagne des décisions arbitrées ailleurs, dont elle mesure les conséquences sans avoir eu voix au chapitre quant à leur enchaînement.
Cette asymétrie mérite d’être interrogée, car elle conditionne tout le reste. Dénoncer la répétition n’est pas une affaire d’intention individuelle mais de mandat. Une organisation, qui attend de sa Direction des Ressources Humaines qu’elle déjoue l’usure des collaborateurs sans lui reconnaître le droit de proposer l’arrêt de quoi que ce soit, lui demande exactement ce que les dieux demandaient à Sisyphe : porter la charge sans pouvoir agir sur ce qui la produit.

 

L’inextinguible espérance de Sisyphe

Essayons de nous envisager comme un autre Sisyphe, celui qui, plutôt que de s’affliger de sa maudite routine, ne perd jamais l’espoir de réussir un jour sa tâche, la preuve : il recommence. Révisons même notre point de vue sur la répétition, y compris la répétition de l’échec que la psychanalyse pointe trop comme l’étendard de la névrose. Prenons exemple sur l’artiste confirmé et le sportif de haut niveau qui emmagasinent des monceaux d’essais inaboutis avant d’atteindre leur but. La répétition ne nous épuise que si nous ne savons pas pourquoi nous répétons et si nous ne tirons pas d’enseignement de chaque tentative. Le sens que prend notre job ne relève pas toujours de la nouveauté, il peut aussi provenir de la manière dont nous habitons ce que nous faisons, car s’il est une chose qui peut bel et bien changer chaque jour, c’est nous-même et le regard que nous portons sur notre activité.

 

L’heureuse lucidité de Sisyphe

En avançant qu’« il faut s’imaginer Sisyphe heureux », Camus prônait la force d’une lucidité combative face à l’absurdité de l’existence. Osons la lucidité. Avant de nous fixer les nouveaux objectifs de la rentrée, des questions s’imposent pour recommencer autrement.
Qu’avons-nous précédemment continué à faire alors que cela ne fonctionnait plus ? Quelles réunions pourraient disparaître ? Quels projets faudrait-il arrêter ? Quelles habitudes managériales reproduisons-nous sans les questionner ? Qu’est-ce qui épuise inutilement les équipes ? Que devons-nous absolument recommencer sans nous décourager ? Et surtout : qu’est-ce que nous pouvons enfin cesser de recommencer, au bénéfice de chacun et de toute l’entreprise ?

Et vous ? Avez-vous abordé votre rentrée bien déterminé(e) à monter enfin votre rocher au sommet de la montagne ou, au contraire, êtes-vous plus lassé(e) que jamais d’en sentir le poids ? En quelles annonces de transformations croyez-vous et lesquelles vous semblent dérisoires ? Votre entreprise suscite-t-elle des espaces d’échange à ce sujet ? Et êtes-vous prêt(e) à faire le ménage dans vos propres pratiques ?

 

 

Pour aller plus loin…

edgarmorinUne année Sisyphe, de Edgar Morin, Le Seuil, 1996, 504 p

Une année Sisyphe dans l’histoire d’une planète dont les espoirs sont retombés et où tout semble devoir recommencer à zéro. Une année Sisyphe dans la vie d’un homme dont toutes les résolutions pour réformer sa vie s’effondrent et qui doit les reprendre à zéro. Les événements et problèmes de l’année surgissent, non seulement des écrans de télévision et des pages imprimées, mais aussi à travers les vives discussions entre amis comme dans les rencontres et colloques internationaux où Edgar Morin frôle parfois l’Histoire. Poussé par la curiosité, il note mille détails de vie quotidienne et il recense informations de tous horizons. Il passe de sa chatte Herminette ou du plaisir d’un repas aux grands problèmes planétaires, de la douleur d’une mort proche au divertissement sur des vétilles. Ce journal en kaléidoscope est ainsi en même temps le miroir des événements du monde et le miroir de celui qui les note. Comme le point singulier d’un hologramme qui porte en lui le tout dont il fait partie, Edgar Morin a vécu l’année Sisyphe 1994.

 

lesechos« Managers : 10 conseils incontournables pour réussir la rentrée dans votre entreprise », article publié par Les Échos Solutions, 26 août 2025

Les 3 points clés à retenir :
– La rentrée doit être structurée avec un bilan partagé et des priorités claires pour relancer l’énergie collective.
– L’écoute, la cohésion et la transparence managériale renforcent l’engagement et la motivation après la coupure estivale.
– Investir dans le bien-être, l’autonomie et le développement des compétences rend l’équipe plus agile et compétitive pour l’année à venir.