Newsletter 74 – Travaillons-nous en bonne intelligence avec l’IA ?

Partager cet article :

collaborer IA

 

Nous avons mieux à faire que d’aller laver notre linge à la rivière du village, surtout en hiver. La machine à laver figure dans la prodigieuse lignée des outils qu’inventa l’humain pour se libérer des contraintes, outils qui ont tant façonné son histoire. Le dernier venu n’est pas des moindres : l’Intelligence Artificielle, dont les premières applications datent d’une cinquantaine d’années, d’abord traditionnelle (qui automatise des tâches) et prédictive (qui analyse des données), puis conversationnelle (chatbots) et plus récemment générative (créatrice de contenus), cette dernière étant accessible à tout un chacun. L’IA est fascinante mais aussi inquiétante car, contrairement aux précédentes innovations, c’est la première à menacer les emplois qualifiés. Rien qu’en France, elle détruirait jusqu’à 5 millions d’emplois dans les années à venir. Elon Musk, créateur de l’IA Grok, prédit même que des gouvernants seront contraints de mettre en place un revenu universel pour se prémunir de l’inévitable révolte de la masse immense des travailleurs sacrifiés… Le FMI est plus nuancé : l’IA va impacter 40 % des emplois mondiaux, soit en les supprimant, soit en les complémentant, appelant donc à faire radicalement évoluer les postes. Comment l’entreprise aborde-t-elle cette révolution et, face à cet outil qui risque de creuser une nouvelle forme d’inégalité, l’inégalité cognitive, quelles sont les différentes postures des collaborateurs ?

L’urgence de former les réticents à l’IA

« Je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des cadeaux », fait dire Virgile à Laocoon dans L’Énéide, quand il découvre le cheval de Troie. Bien des collaborateurs se méfient de l’introduction de l’IA pourtant réputée booster la productivité, soit qu’ils s’en méfient de peur de perdre leur job ou parce qu’ils ignorent simplement ses potentialités. L’entreprise a donc mission de former aux bénéfices qu’on peut en attendre, à informer sur les diverses façons dont on y recourt entre ses murs et à dialoguer sur les changements qui s’ensuivront à court, moyen et long terme, ainsi que sur les évolutions professionnelles conséquentes. Or l’étude Saegus/Odoxa parue en mai 2026 montre que si 88 % des professionnels du numérique pensent que l’IA va révolutionner le monde du travail, seulement 17 % estiment que les entreprises forment correctement leurs collaborateurs. De plus, les formations touchent en priorité ceux qui en ont le moins besoin : les cadres supérieurs, les profils déjà à l’aise avec le numérique et ceux qui savent se rendre visibles lors des appels à candidature internes.

 

La nécessité d’encadrer les fanatiques de l’IA générative

D’autres collaborateurs s’enthousiasment tant de devenir des « salariés augmentés » qu’ils en viennent à ne plus rien faire sans elle, recourant individuellement et de façon autodidacte à l’IA générative à tout bout de champ, sans en référer à leur manager ni même savoir si c’est autorisé. Ce phénomène, le Shadow IA, est un signal d’alarme organisationnelle. Carolina Gracia Moreno, manager de l’expertise Efficacité Professionnelle chez Cegos, le formule avec une précision qui devrait interpeller les DRH : « Les salariés sont curieux et s’approprient spontanément les IA génératives dans leur cadre personnel. Sur un plan professionnel, c’est souvent plus complexe. Pour les organisations, l’enjeu porte sur l’intégration structurée de l’IA, de manière à la fois sécurisée, maîtrisée et efficace. »
Il conviendrait aussi de sensibiliser les addictes à l’IA générative sur trois points : comment cela impacte-t-il leurs connaissances et leur niveau de compétences, quelle perte d’autonomie risquent-ils et veillent-ils assez à ce que leur confiance aveugle dans cette technologie n’émousse pas leur sens critique ?

 

Optimiser la confiance organisationnelle

De la nation à la famille, aucune organisation ne peut espérer maintenir son ordre social sans la confiance que lui font ses membres. Celle-ci ne perdure qu’à condition qu’on n’empêche pas la critique lucide de quiconque pressent un danger, car la confiance ne gagne rien à être aveugle.

L’entreprise est-elle appréciée comme un système fiable où la confiance des collaborateurs compte autant que celle des actionnaires, de la clientèle et des banques ? Y respecte-t-on les règles du jeu énoncées, y remédie-t-on aux dysfonctionnements et communique-t-elle en bonne transparence sur sa stratégie de moyen et long terme ? L’entreprise mise-t-elle assez sur l’expression de sa confiance à ses employés comme un facteur majeur de leur performance, que peut torpiller l’actuelle multiplication des procédures de contrôle, l’inflation des reportings, la généralisation des outils de traçabilité numérique ou le déploiement de solutions d’IA de supervision, autant d’outils qui finissent par disqualifier la capacité de jugement de chacun et mènent de ce fait au désengagement de tous ?

 

L’IA va-t-elle devenir calife à la place du calife ?

C’est surtout sur le plan décisionnel que la révolution de l’IA interroge, car ses algorithmes peuvent introduire des biais, des algorithmes qu’il n’est pour le moment pas possible d’auditer. Son haut niveau de performance ne l’exonère pas de son statut de super expert : elle a mission d’instruire des décisions qui doivent continuer à être prises par l’humain. Est-ce toujours le cas ? Quand l’IA mène les entretiens d’embauche (avec des candidats qui désormais font rédiger leur lettre de motivation par ChatGPT…) et présente des résultats scorés, qui décide au juste du recrutement et que deviennent les indiscutables apports d’un assessment en présentiel, affiné par la communication non verbale, l’échange au-delà du format initial, l’approfondissement de certains points non programmés ?
Il semble qu’il soit trop tard puisque l’assistance décisionnelle personnalisée désormais proposée par l’IA fait florès. Par ailleurs, comme l’IA sait intégrer les facteurs émotionnels, surgissent des questions juridiques et éthiques auxquelles l’entreprise a devoir de répondre (respect des droits à la vie privée et réglementations en matière de protection des données). Chaque entreprise gagnera donc à évaluer régulièrement ses systèmes IA et à communiquer cette évaluation, sans quoi, avec les progrès du deep learning, elle pourrait bientôt être hantée par la fameuse scène de 2001 L’Odyssée de l’espace où un cosmonaute doit déconnecter l’IA dénommée Hal, qui a fini par prendre le pouvoir sur le vaisseau spatial pour décider du sort des humains…

 

Que nous reste-t-il ?

À quoi l’IA ne peut-elle pas prétendre ? Au geste, quoique sa possible accointance avec les robots finira par nous priver aussi de ce monopole, dont nous avions tant pris conscience lors de la Covid-19 en rappelant à notre bon souvenir les modestes mais précieux métiers qui ne se pratiquent qu’en présentiel. Il y aurait bien une part de l’intelligence qu’elle ne saurait nous disputer, si on crédite la hiérarchie des intelligences que le biologiste, psychologue et sociologue suisse Jean Piaget définissait ainsi : 1) trouver des solutions connues à des problèmes connus ; 2) trouver des solutions nouvelles à des problèmes connus et 3) trouver des solutions nouvelles à des problèmes nouveaux. Ce dernier niveau d’intelligence, celui de l’innovation, reste pour le moment notre apanage puisque l’IA ne fait que piller et compiler l’existant, comme peut le vérifier tout thésard s’engageant dans un doctorat sur un sujet qui, par principe, n’a pas été traité. En revanche, n’importe quel master 2 peut désormais être intégralement rédigé par l’IA avec toute la pertinence requise. Quelles seront les compétences des générations futures si on ne parvient pas à maîtriser leur usage de l’IA ? Car, quand il s’agit d’apprendre, le but est dans le chemin et pas dans le recours à un résultat déjà tout cuit par l’IA. Or les jeunes raffolent de l’IA générative, ce qui est paradoxal, compte tenu de leur sensibilité environnementale que devrait heurter la colossale consommation énergétique des IA, un sérieux défi pour l’avenir planétaire…

 

Et vous ? Recourez-vous à l’IA dans vos vies personnelle et professionnelle, un peu, beaucoup, passionnément ? Ou pas du tout ? Votre entreprise procède-t-elle à l’indispensable cadrage pour optimiser la collaboration entre les intelligences artificielle et humaine ? Et le temps que vous a peut-être déjà libéré l’IA ? Vous a-t-on accompagné(e) pour que vous l’employiez de façon qui vous fasse progresser ? Êtes-vous prêt(e) à évoluer sans cesse cependant que votre emploi se transforme, pour qu’aucune IA ne vienne jamais disqualifier votre humaine valeur ajoutée ?

 

 

Pour aller plus loin…

155046_couverture_Hres_0L’I.A. expliquée aux humains, de Jean-Gabriel Ganascia, 2024, Le Seuil, 168 p.

Les prouesses de l’intelligence artificielle (IA) suscitent tour à tour enthousiasme, fascination et effroi. Jean-Gabriel Ganascia, spécialiste incontesté de la discipline, nous éclaire sur ce qui est devenu un véritable phénomène. Sans les premiers algorithmes imaginés à Babylone et la machine arithmétique de Blaise Pascal, l’IA n’existerait pas, mais sa naissance remonte au milieu du XXe siècle, peu après l’invention de la cybernétique. Les années 2010 marquent un tournant, grâce au déploiement de l’apprentissage profond dont ChatGPT est l’illustration. Cette histoire éclaire ses principes de fonctionnement, ses applications (médecine, exploration spatiale, agriculture), ses succès et aussi ses revers. Et l’auteur discute les questions d’ordre éthique qui nous taraudent tous : les machines nous dépasseront-elles ? Acquerront-elles une conscience ? Supprimeront-elles des emplois ? Nous feront-elles – ou nous font-elles déjà – entrer dans une société de surveillance ? Comment anticiper les risques majeurs auxquels elles nous exposent ?

 

architecte-de-l-intelligence-artificielle-500Architecte de l’Intelligence Artificielle. 18 compétences pour mieux manager avec l’IA, d’Olivier Zara, 2026, Fixiopole, 165 p.

Paul-Louis Moreau, directeur de programmes de transformation numérique et d’adoption de l’IA chez BNP Paribas, présente cet ouvrage : « C’est un guide magistral pour tout manager souhaitant aborder l’IA avec discernement. Pour cela, il nous propose une véritable métamorphose : cesser d’être de simples utilisateurs de l’IA pour devenir de véritables architectes. La force de son approche réside dans la création de protocoles où la machine agit comme un miroir critique afin que le décideur ne gagne pas seulement en productivité, mais surtout en clarté mentale et en sécurité stratégique. Ainsi, ce livre permet de garantir que l’humain restera le pilote souverain d’une intelligence augmentée. » Olivier Zara, pionnier du management de l’intelligence collective, est l’auteur de 15 livres sur le thème de l’excellence décisionnelle.