Newsletter 72 – L’attention soutenue : une précieuse ressource à promouvoir
Selon un conte zen, un apprenti supplie son maître de lui transmettre sa connaissance. Pendant qu’il ergote, le sage remplit une tasse de thé jusqu’à la faire déborder encore et encore, puis dit à son disciple décontenancé : « Tu es comme cette tasse, trop plein pour recevoir. Commence par faire le vide et on verra. » Faire ce vide consiste à éliminer ce qui peut perturber notre attention, définie par l’Institut du Cerveau comme « la capacité du cerveau à se concentrer sélectivement sur un élément ciblé et pertinent de l’environnement tout en ignorant les autres, moins importants ».
Maintenir une telle attention est devenu de plus en plus difficile depuis que le numérique a accéléré et démultiplié nos échanges, nous obligeant à être disponibles à tout et tout le temps. Bien des savoir-être valorisés par l’entreprise – réactivité, prise d’initiative, agilité – mobilisent prioritairement notre intention, plutôt que notre capacité d’attention. Celle-ci est morcelée par le flux toujours plus dense des signaux entrants. Il est pourtant bien des situations – tâches à accomplir et présence à autrui – où seule notre attention soutenue nous permettra d’être vraiment performants.
Oser prendre le temps qu’il faut
Selon Johann Hari, l’auteur américain du best-seller mondial On vous vole votre attention, les étudiants d’outre-Atlantique ne se concentrent plus sur une tâche que pendant 65 secondes à peine et les employés de bureau 3 minutes en moyenne. On sait que les troubles de déficit de l’attention touchent de plus en plus d’enfants, ce qui pénalise grandement leur scolarité. Sommes-nous condamnés à nous laisser sans cesse interceptés, à zapper en permanence ?
Pourtant certaines tâches requièrent de se retirer de l’agitation ambiante pour être bien menées. Les excellents artisans d’art ne le savent que trop, eux qui osent prendre le temps qu’il faut pour poser un vitrail sans le briser ni gâcher un diamant trop vite taillé. En entreprise, l’indispensable attention est bien requise pour les cols bleus, afin d’éviter les malfaçons et les accidents du travail. Mais qu’en est-il pour les cols blancs ? Qu’il s’agisse d’analyse, d’apprentissage ou de délibération, ils ont pourtant besoin d’un temps d’appropriation des données pour faire aboutir leur réflexion, atteindre le recul souhaitable, discerner les points clés et développer leur esprit critique. En ce sens, donner à l’attention les conditions de son plein exercice – celles qui lui permettront de se déployer, se maintenir et se régénérer – relève du devoir et de la responsabilité.
Rester agiles sans devenir fragmentés
Si l’entreprise veut que les avis de ses collaborateurs ne soient pas superficiels, il lui faut miser sur leur réflexion approfondie. Or l’attention, cette ressource invisible, est devenue le point aveugle des organisations, qui la sollicitent sans cesse mais ne savent pas la protéger, faute d’endiguer ce fait de civilisation qu’est désormais la distraction permanente. Cette fragmentation aboutit à la fatigue informationnelle, sorte d’« infobésité ». Une enquête de la Fondation Jean-Jaurès, menée avec l’ObSoCo et Arte et publiée en décembre 2024, révèle que 26 % des actifs français, soit environ 7,5 millions de personnes, déclarent en souffrir. Ce chiffre atteint 42 % chez les cadres et professions intellectuelles, 38 % chez les managers.
Le coût de cette fragmentation ne se mesure pas seulement en mal-être, mais en moindre qualité de ce qui est produit. Cal Newport, professeur en sciences informatiques à l’université de Georgetown, a formulé une équation simple : « Travail de qualité = Temps passé × Intensité de concentration ». Autrement dit, ce n’est pas seulement le nombre d’heures qui compte, mais la profondeur avec laquelle on les investit.
Une soft skill à valoriser pour qu’elle se développe
Nous aurions tort de considérer l’attention comme une passivité. Si elle n’est certes pas « active » comme la flèche du chasseur lancée sur sa cible, elle est fortement « attractive », comme l’hameçon du pêcheur à la ligne. Ainsi, quand on pratique l’écoute active, l’attention portée attire, facilite et stimule la parole d’autrui.
Mais notre attention est-elle vraiment encouragée ? Les managers accordent-ils à eux-mêmes et à leurs collaborateurs les conditions nécessaires à certains travaux qui réclament d’être effectués durant une plage de temps conséquente et sans qu’ils soient joignables ? L’entreprise organise-t-elle l’espace-temps collectif en ménageant des créneaux sanctuarisés où les notifications sont coupées, où les réunions ne sont pas programmées ? Cal Newport appelle le « deep work » cette concentration absolue sans distraction, qui pousse les capacités cognitives à leur plein accomplissement, amenant à résoudre les problèmes complexes, à élaborer les stratégies et à innover. À charge de l’entreprise de proposer un environnement qui le favorise.
L’attention soutenue est un cercle vertueux. Qui la pratique gagnera en performance non seulement durant son travail isolé, mais aussi partout ailleurs : sélection de l’essentiel dans le brouhaha informationnel, génération rapide d’une synthèse, prise des bonnes décisions, établissement des priorités, toutes choses qui débouchent sur des comportements bien adaptés à notre environnement.
Et vous ? Quand avez-vous eu pour la dernière fois une heure de pensée sans interruption ? En fonction de votre tempérament, êtes-vous au clair avec les conditions qui vous sont nécessaires pour disposer de toute l’attention que réclament certaines de vos tâches ? Votre environnement vous autorise-t-il à vous retirer dans une brève tour d’ivoire quand vous en avez besoin ? Et êtes-vous alors capable de vous couper de toute sollicitation présentielle ou numérique pour mieux vous tenir à l’ouvrage ?





